Journée d'un ado dyspraxique : l'épuisement à la clé

Image pixabay

Cette semaine, différentes manifestations autour des dys ont été prévues, l'une d'elles a lieu à Paris aujourd'hui. Difficile pour moi de ne pas évoquer les dys à cette occasion.

Aujourd'hui, j'aimerais évoquer la journée d'un ado multi-dyspraxique. La journée d'un enfant dyslexique ou dyspraxique est également fatigante, j'ai choisi d'attirer votre attention sur l'ado multi-dyspraxique car il cumule les difficultés. Afin de mieux le visualiser, je vais l'appeler Théo.

Lever
6h30/7 heures, Théo doit sortir de son lit... C'est difficile... ses yeux n'ont aucun désir de s'ouvrir.
En effet, le métabolisme de l'adolescent lui indique qu'il est bien plus tôt. Sans contraintes, afin de respecter son rythme naturel, l'adolescent se lèverait bien plus tard. Le soir, il peine à s'endormir, comment pourrait-il être prêt à bouger à une heure si matinale ?

Déjeuner
A demi-réveillé, Théo doit pourtant déjeuner.
L'appétit n'est pas toujours au rendez-vous, particulièrement chez les jeunes filles. Certaines, soucieuses de leur ligne (le matraquage médiatique ne répète-t-il pas qu'il convient d'être menue?), songent que c'est aussi bien de ne pas petit-déjeuner. Elles ne réalisent pas que la fatigue grandira... D'autres, malgré leur volonté de déjeuner, n'y parviennent pas. Il est décidément trop tôt.
Pour l'adolescent multi-dyspraxique, chaque geste est à réfléchir. Avec le temps, un automatisme s'est plus ou moins créé. 
Ce matin-là, Théo est trop fatigué, il avale son bol de céréales, il tousse, fausse route, il n'a pas suffisamment pris la peine de découper ses gestes...

Se préparer
Il est maintenant l'heure de s'habiller. Théo est un élève qui aime être à l'heure, il rouspète après son pull qui est récalcitrant. Il peine à l'enfiler. Mais pourquoi ce pull se tortille-t-il ainsi ? Discrètement, sa mère lui signale que l'étiquette dépasse : "il vaudrait mieux la couper" remarque-t-elle. Théo marmonne. Pff, il n'a plus dix ans, pourquoi faut-il qu'il y ait si souvent un souci avec ses vêtements...
Se brosser les dents, ralentir un peu, un geste trop brusque lui a fait heurter une de ses incisives.
Heureusement il a les cheveux courts, un coup de peigne et il est prêt.

Attendre le bus.
Le temps se rafraichit depuis plusieurs jours, il remonte son col.
Les jeunes filles un peu frêles se réchauffent encore moins vite, elles perdent là encore un peu de leur énergie... 
Le bus arrive enfin, il faut grimper, prêter attention où il pose les pieds. Un moment d'inattention et c'est la glissade assurée. Quand on est un mec, ça ne pardonne pas ! La honte, songe Théo ! Ouf, tout s'est bien passé.
Chaque geste est calculé pour le multi-dyspraxique. A cette attention plus ou moins inconsciente, le stress de l'humiliation est très présent chez l'adolescent. A cet âge, tout écart est mal perçu. 

Arrivée au collège, au lycée.
Discrètement Théo vérifie que tout va bien : pull droit, pantalon fermé, lacets ok.
Si l'adolescent cumule avec un trouble du déficit de l'attention (TDA), un haut potentiel ou un syndrome Asperger, il doit veiller à se fondre dans la masse, sauf s'il a la chance d'avoir des amis qui l'acceptent exactement comme il est. 
Théo souffre également d'un TDA comme beaucoup de dyspraxiques. ll commence à s'agiter, peine à écouter tout ce que lui disent ses copains, cette difficulté d'attention étant renforcée par le fait qu'il est déjà fatigué. Il s'agite, feint d'agir volontairement, les autres aiment bien Théo : il est "cool".

Premier cours.
Géographie. Un cours qu'il n'aime pas. Des pays sont évoqués, il imagine rarement où ils sont vraiment, il se sent perdu. Théo décroche... Pourtant Théo essaie de réussir alors de temps à autre, il parvient à saisir quelques paroles du cours... Doucement, mais sûrement, il se décourage... c'est tellement épuisant de suivre.

Sonnerie. Deuxième cours.
Sortir. Dans quelle direction aller ? Théo est perdu l'espace d'un instant. Là, les autres vont par là !
La dyspraxie pose des problèmes d'orientation dans l'espace. La personne dyspraxique se perd y compris dans des lieux qu'elle connait déjà. Avec un peu de temps et aucune pression, tout peut très bien se passer. Ce n'est pas le cas lorsqu'il faut courir pour rejoindre l'autre cours, particulièrement lorsque la fatigue est déjà présente.

Cours de français.
Théo aime bien le français.
Il fixe son attention sur le cours de l'enseignant, mais peu à peu les mots se mélangent. Un peu comme une radio mal réglée... Il doit redoubler d'efforts. L'enseignant l'interpelle "Théo arrête de t'agiter sur ta chaise !" Théo se sent victime d'une injustice, il a envie de pleurer, mais pas question, ça serait l'enfer ensuite au collège. Théo ricane comme s'il avait choisi de bouger, comme "s'il était cool", le prof s'emporte. Les copains rigolent, Théo se sent un peu mieux, au moins on ne pense pas qu'il est "nul".
Difficile de se concentrer lorsqu'on souffre d'un déficit de l'attention. Des paroles sans véritable variation, une non-rupture dans le discours (c'est-à-dire pas d'interruption en utilisant un support extérieur ou une anecdote ciblée) complique encore l'attention du jeune. Ayant le sentiment de ne pas être compris, ressentant le besoin d'être intégré à un groupe, le jeune peut être tenté de devenir un élève perturbateur plutôt que d'être celui qui ne peut pas rester attentif. 

Pause repas.
Enfin l'occasion de prendre des forces. Hélas le repas servi à la cantine n'éveille pas l'appétit de Théo.
Il n'aime pas ce qui est proposé, il juge que les légumes ont goût d'eau et sont "dégueux". Il préfère quand il y a des frites !
Théo mange à peine et sort de la cantine sans avoir pu satisfaire son besoin d'énergie.
Trop souvent les repas de la cantine ne sont pas appréciés. Une émission Les chefs contre-attaquent : SOS cantine a attiré l'attention sur ce qui était servi dans un certain nombre de cantines, sur le gaspillage alimentaire lié au manque de goût. 
Pour les enfants et plus encore pour les adolescents, c'est dommageable car ils ne peuvent faire le plein d'énergie afin de poursuivre la journée. 

Cours de sport
Théo ne parvient pas à visualiser la trajectoire du ballon, il manque la cible, le ballon lui frappe les jambes faute d'avoir réussi à savoir où se placer. Des rires fusent. Théo joue les gros bras, menace de s'en prendre à celui qui se moque de lui, fait semblant de ne pas vouloir récupérer le ballon. Les autres se plaignent, mais Théo est tellement amusant qu'ils rient.
Face à ses difficultés sportives, l'adolescent ou l'enfant dyspraxique peut opter pour trois stratégies : feindre comme Théo de ne pas vouloir être sérieux ou bien essayer, échouer et tâcher de s'améliorer ou encore renoncer et lutter contre les larmes.

Cours d'anglais
Ouf dernier cours de la journée. L'accent de Théo n'est pas très bon, il ne parvient pas à saisir les subtilités et peine plus encore pour toute la partie grammaticale qu'il ne parvient pas à mémoriser. Théo déteste l'anglais.
En France l'apprentissage d'une langue débute par un apprentissage grammatical, apprentissage difficile pour les dys. Les dys connaissent alors de grandes difficultés. Une autre approche en grande partie détachée de la grammaire permet d'autres résultats.

Bus
Théo est fatigué de sa journée, il faut encore se concentrer, ne pas se tromper de bus. Ils se ressemblent tous. A plusieurs reprises, Théo est déjà grimpé dans le mauvais et a dû redescendre, heureusement il peut repérer si un ou deux des camarades identifiés dans son bus sont présents.

Retour chez lui
Théo goûte. Il est affamé ! Il peut enfin reprendre des forces.
Il faut encore faire ses leçons. Théo soupire, il a énormément de leçons à réaliser et pour lui, tout est beaucoup plus long.
Un exercice connu demande environ 2 à 3 fois plus de temps que pour un autre tandis qu'un exercice inconnu semble sans fin et pourra voir un temps multiplié par 4, 5 ou même 6. Le découragement, la déconcentration et l'épuisement compliquant encore le travail du dys. 

Dîner
Il n'a pas terminé ses leçons. Il mange beaucoup, mais rapidement, il n'a pas le temps de mâcher. Il voudrait aussi aller sur le net pour être avec ses potes. Il sait que ses parents préfèrent qu'il ait terminé ses leçons, mais s'il devait agir comme ça, il n'irait jamais ! Alors il feint de travailler sur l'ordinateur et depuis quelques temps, il tend à réaliser ses leçons tout en jouant...

Coucher
Théo se couche, il est épuisé.
Les hormones, la fatigue nuisent à son endormissement... Il s'endort très tardivement, ajoutant encore de la fatigue à la prochaine journée...


Isa LISE,  enseignante spécialisée et autrice.

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